JE ME SOUVIENS

T’en souviens-tu, Godin
astheure que t’es député
t’en souviens-tu
de l’homme qui frissonne
qui attend l’autobus du petit matin
après son chiffre de nuit
t’en souviens-tu des mal-pris
qui sont sul’bien-être
de celui qui couche dans la neige
des trop vieux pour travailler
qui sont trop jeunes pour la pension
des mille métiers, mille misères
l’amiantosé, le cotonisé
le byssinosé, le silicosé
celui qui tousse sa journée
celui qui crache sa vie
celui qui s’arrache les poumons
celui qui râle dans sa cuisine
celui qui se plogue sur sa bonbonne d’oxygène
il n’attend rien d’autre
que l’bon Dieu vienne le chercher
t’en souviens-tu
des pousseurs de moppes
des ramasseurs d’urine
dans les hôpitaux
ceux qui ont deux jobbes
une pour la nuitte
une pour le jour
pour arriver à se bûcher
une paie comme du monde
t’en souviens-tu, Godin
qu’il faut rêver aujourd’hui
pour savoir ce qu’on fera demain ?

(Gérald Godin, Les Botterlots, 1993)

Oui, on s’en souvient, Godin…

On se souvient de l’époque où les Québécois et les Québécoises étaient au dernier rang avant les autochtones pour leur statut social.

On se souvient de l’époque où les réseaux de l’éducation et de la santé n’étaient accessibles qu’à une minorité de la population.

On se souvient de l’époque où il fallait parler anglais pour avoir une promotion.

On se souvient de l’époque où la Mauricie était considérée comme une région ressource à utiliser ou exploiter à la convenance de l’étranger.

Mais on se souvient aussi que depuis la Révolution tranquille, nous avons fait le pari de mettre en commun nos talents et nos ressources autour de l’État du Québec afin d’assurer la pérennité d’un peuple de culture francophone en Amérique.

On se souvient des combats que nous avons menés pour confirmer le caractère français du Québec et de sa volonté de vivre ensemble.

On se souvient du rôle fondamental qu’ont joué la culture et les artistes dans cette recherche d’identité et de cohésion sociale et politique.

On se souvient de tous ces lieux de contestation, de concertation, de planification, de négociation qui ont permis au Québec d’être reconnu partout à travers le monde pour sa qualité de vie et sa performance économique.

On s’en souvient tellement, Godin, que nous refusons  de retourner en arrière.

En s’inspirant du Refus global, nous n’accepterons pas qu’un gouvernement quel qu’il soit remette en question notre modèle québécois qui nous a permis de devenir une nation démocratique, moderne et solidaire.

Nous avons compris qu’ensemble, nous avions l’avenir entre nos mains.

Actuellement nous sommes gouvernés par des « gestionnaires de province » qui sont à la solde du marché international et qui se donnent des objectifs purement comptables ou idéologiques, mettant en péril des éléments fondamentaux qui sont au cœur de notre identité nationale et de notre développement.

Cette mise en scène concernant les finances publiques et la mise en place de cette stratégie d’austérité est le fruit d’une analyse néo-libérale pour consolider les privilèges des mieux nantis et pour affaiblir les acquis du Québec.

Probablement qu’aujourd’hui, Godin, tu nous inviterais à nous souvenir et à remercier tous ceux et toutes celles qui ont travaillé dans le développement régional, dans les CLD, à la CRÉ, au Forum jeunesse et à être solidaires des organismes communautaires et culturels qui luttent continuellement pour leur survie. Actuellement nos organismes culturels et nos établissements d’éducation sont menacés à cause d’un scénario  multilingue, mal rédigé, plein de fautes et sans conclusion.

Dans un tel contexte où le peuple du Québec est en recherche d’identité et de cohésion sociale et politique, les travailleurs et travailleuses de la culture deviennent un catalyseur de cette culture en pleine effervescence.

Le milieu culturel doit nous apprendre que les luttes que nous menons et les causes que nous épousons sont nécessaires. Où trouver, sinon auprès du monde de la culture, la force d’affirmer ce que nous sommes, ce que nous voulons devenir, la force de refuser l’ordre établi, de résister à la facilité et de se révolter contre l’inacceptable?

Culture Mauricie est devenue au cours des années un lieu de concertation et de promotion de tous ces créateurs et de tous ces libres penseurs qui participent grâce à leur création à la construction d’un peuple distinct en Amérique.

Conscients de leur rôle de metteurs en scène des aspirations profondes du peuple québécois, les travailleurs et travailleuses du milieu culturel ont l’occasion de mettre leur talent à contribution afin de dénoncer ce démantèlement programmé de notre identité nationale.

Si, selon Émile Henriot, « la culture, c’est ce qui demeure dans l’homme lorsqu’il a tout oublié », soit assuré, Godin, que les travailleurs et travailleuses de la culture de la Mauricie ne sont pas près d’oublier… qu’il faut lutter aujourd’hui pour savoir ce qu’on sera demain.