Numérique : un éléphant dans la pièce

 

C’est gros. Non, c’est très gros. C’est tellement gros que ça semble prendre toute la place. La révolution numérique n’est plus à nos portes, elle a bel et bien fait irruption dans l’espace culture. La bête est maintenant tellement proche qu’il est difficile d’en percevoir les contours. Question de bien vous illustrer la chose, voici un petit survol de ma dernière semaine de travail. Bien sûr, ce sera ennuyant, mais bon... 

Lundi, conférence de presse au Digihub de Shawinigan. Les élus locaux et les dirigeants de cet organisme lancent un pôle spécialisé en muséologie et en patrimoine numérique. Nommé Kleiô, ce regroupement d’entreprises du numérique offre des services mutualisés en la matière pour répondre aux besoins des institutions muséales et des organismes en patrimoine. Une idée porteuse qui arrive à point dans un secteur en pleine mutation. Déjà, les musées canadiens d’Ottawa font partie des clients de ce nouveau pôle. Un bon coup qui place la Mauricie au-devant de la parade.

Mercredi, rencontre de La Ruche Mauricie, dont je suis l’un des ambassadeurs, toujours au Digihub de Shawinigan (je commence à connaître la route!). Pour ceux qui l’ignorent, La Ruche est une plateforme numérique de sociofinancement nouvellement implantée en Mauricie et appuyée par plusieurs leaders de la communauté d’affaires de la région. Pendant la soirée, nous avons vu défiler 7 projets extrêmement prometteurs dont certains issus du secteur de la culture. Comme quoi cet outil devient une nouvelle avenue pour répondre à certains besoins de notre milieu en matière de financement.

Jeudi, direction Montréal pour les rencontres de l’ADISQ. Une journée entièrement consacrée à l’analyse et à la compréhension du raz-de-marée qui frappe actuellement l’industrie de la musique. Pour bien comprendre l’état d’urgence qui prévaut, dans le premier trimestre de l’année en cours, les ventes d’albums ont chuté dramatiquement de 25 %. Un choc brutal et à retardement sur le reste du monde qui fait en sorte que le secteur doit absolument se repositionner pour assurer sa survie. L’écoute et la consommation de la musique en continu (« streaming ») est évidemment à la source de ce chambardement. On ne parle pas ici d’une simple menace pour des entreprises commerciales mal adaptées au changement, mais bien d’une véritable menace pour l’expression de notre identité culturelle. Car, il faut le savoir, 98 % des revenus des Spotify de ce monde sont produits par 2 % des artistes. En termes clairs, contrairement à ce que nous aurions pu croire, ce modèle de consommation qui offre toute la musique du monde en quelques clics est structuré pour répondre directement à la demande des consommateurs. Plus les gens mangent d’un produit, plus les algorithmes en servent. Cela conduit invariablement à une standardisation de la consommation qui est dominée outrageusement par la culture américaine. La question ici en est une de visibilité et de découvrabilité. Un véritable défi pour une culture qui s’exprime dans la langue de Molière. Nos gouvernements devront sortir l’artillerie lourde pour faire face à cette invasion qui se fait à la vitesse grand V.

Jeudi, toujours en rencontre à Shawinigan, encore une fois au Digihub, entre Culture Mauricie et un regroupement national. Au menu, l’organisation d’un forum en lien avec la culture numérique. Cet organisme national a choisi notre région comme toile de fond pour camper sa réflexion sur les enjeux de l’heure. Pas mal non?

En filigrane de cette semaine, Mélanie Joly consulte sur le contenu canadien dans l'univers numérique et le ministère de la Culture invite le milieu culturel à une consultation participative sur la stratégie numérique du gouvernement du Québec. Bon, s’il y a encore quelqu’un qui ne voit pas l’éléphant dans la pièce, une visite chez le docteur s’impose. Mais, au fait, comment mange-t-on cet éléphant? Comme les autres, une bouchée à la fois. Et si la chose vous répugne, rappelez-vous  que  l’appétit vient en mangeant.

 

Éric Lord
Directeur général
Culture Mauricie