Le roman phare

Le roman possède cette double capacité d’être régulièrement  le miroir de la société, de l’être humain et quelquefois de transcender son époque pour anticiper l’avenir. C’est ainsi que naissent de temps à autre des romans cultes, ceux qui  soulèvent des interrogations existentielles  ou sociétales d’une génération et dont on peut en tirer un enseignement qui ne faiblit pas avec le passage du temps. Récemment, Odile Tremblay dans un article du Devoir intitulé « La littérature à la rescousse du réel » résumait admirablement bien ce fait en parlant de la résurrection du roman culte 1984 de Georges Orwell publié en 1949. Celle-ci illustrait  son propos à partir du fait que ce livre à l’étude  n’avait plus  aux dires d’un enseignant déçu, la cote auprès de ses étudiants du secondaire. Ironiquement, ce sont ces mêmes jeunes qui pourtant sont soumis aux diktats de Facebook et de son envahissement dans la sphère privée et qui subissent  le contrecoup de l’étendue des technologies de surveillance. Au diable, Big Brother,  On est tannés de se faire dire qu’on est surveillés tout le temps. On n’en a rien à foutre. Et si on est heureux comme ça, nous autres ?”

Mais la sortie de l’ombre du roman 1984, avec un taux de ventes record, a davantage  un lien direct avec  l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche. Plusieurs analystes politiques y ont fait allusion. L’auteur dépeint un futur où l’usage d’une langue « novlangue » rend impossible la pensée critique et les idées politiques divergentes. Et de là, la similitude avec le concept des « faits alternatifs », cette forme de réalité parallèle dans laquelle la vérité pourrait être une simple question d’opinion et si chère au nouveau président.

Il est fréquent lors de période de grande noirceur, de désarroi collectif, que les lecteurs trouvent refuge dans la lecture de romans phares, qu’ils soient d’anticipation comme actuellement avec ceux les plus fréquemment cités : 1984, Le meilleur des mondes, Farenheit 451 ou autres. On salue toujours le génie de ces visionnaires, bien qu’à notre époque tout se déroule avec la vitesse grand V, la réalité rattrape la fiction, l’avenir et le futur ne sont jamais très loin, notamment pour la politique-fiction. Que l’on pense à Jean-Jacques Pelletier avec sa tétralogie des Gestionnaires de l’Apocalypse (1998-2009)  qui lors de sa parution avait un je ne sais quoi d’exagéré et qui aujourd’hui fait presque figure moyenâgeuse tant cette réalité de manipulation des masses est notre lot quotidien.  

Il n’y a pas que les écrits prophétiques qui viennent hanter l’imaginaire collectif. La littérature, lors de ces périodes troubles, a ce pouvoir d’ouvrir les bras, et le livre oublié sur une étagère peut devenir objet d’actualité, de ralliement. Qu’on se souvienne du récit  « Paris est une fête » dans lequel Ernest Hemingway célébrait le Paris des années 20, et que l’on déposait devant le Bataclan en riposte aux attentats terroristes survenus à Paris en 2015. En réponse à la barbarie apparaît le besoin de comprendre l’inexplicable, et le livre ancien, le livre sacré trouve sa pertinence. Jamais comme auparavant n’aura-t-on plongé dans Le Coran pour y déceler des traces de lumière ou d’ombre. 

La fiction et la poésie trouvent également une résonnance dans la rue avec des mots qui ne rendent pas les armes si anciens soient-ils, pour rappeler qu’ils ont droit de cité, et  ayant pour mémoire les nombreux écrivains condamnés à mort, persécutés et assassinés, pour avoir écrit et dénoncé des régimes totalitaires. Mentionnons le poète Federico Garcia Lorca, assassiné en 1936 et dont la poésie est encore sur les lèvres de toutes les générations et que l’on a récité lors de la mobilisation internationale qui s’est créée en 2016 en soutien au poète Ashraf Fayad, condamné en Arabie Saoudite à huit ans de prison et 800 coups de fouet parce que ses poèmes contenaient soi- disant des idées blasphématoires. 

Bref, indépendamment des turbulences et le désenchantement que l’actualité d’ici et d’ailleurs nous inflige, il y aura toujours dans ce cimetière des livres oubliés des mots et des histoires qui,  une fois dépoussiérés, viendront à la rescousse du réel. Mais pour survivre à ces jours d’angoisse existentielle, il y a également le livre, le livre tout court, le livre bunker, le livre cocooning, celui où l’on se réfugie comme dans une serre chaude au creux  d’un long hiver.

Puisqu’il est question de refuge, le Salon du livre de Trois-Rivières qui se déroulera du 23 au 26 mars mettra l’accent cette année sur l’illustration sous toutes ses formes, de la bande dessinée, au dessin, à la photographie, bref à toutes ces images qui donnent au livre une élégance et une sensibilité particulière et qui quelquefois le réinvente.  

Monique Parent, auteure
Administratrice, représentante à la commission Littérature | Individus
Culture Mauricie 

Julie Brosseau, directrice générale, Salon du livre de Trois-Rivières
Trésorière, représentante à la commission Littérature | Organismes, entreprises ou collectifs d'artistes
Culture Mauricie